Alors pourquoi partir, abandonner ce et ceux qu'on aime? Découvrir l'ailleurs est certainement un moteur puissant qui nous pousse, mais la véritable raison, on la découvre après être parti. C'est pour se transformer soi-même, relancer les dés, se remettre en jeu, en cause, en péril. Regarder un nouveau monde avec de nouveaux yeux, de nouvelles références et ainsi se donner les chances de bouger dans une époque qui bouge déjà sans nous attendre.

Alors oui, une fois la transformation amorcée, une fois que le regard a commencé à changer, on découvre le trésor que l'on a conquis sur soi et avec soi et on peut se retourner et voir ce que l'on a pu éventuellement fuir, voir enfin la couleur de l'herbe que l'on a laissée et on peut finalement « la ramener »!

Forêt en Estrie De retour, temporaire ou non, en reprenant à la fois ses habitudes passées et en utilisant ses nouveaux yeux, on plaque ce double regard sur sa terre natale : une vision stéréoscopique faite de références locales et étrangères. Ainsi on en distingue mieux les reliefs, les manques, les sommets, les subtilités, les différences, les ressemblances, les invariants.

De quelle transformation parle-t-on? Il n'est évidemment pas facile de distinguer dans la transformation ce qui est dû au temps et ce qui est dû à l'espace. On a évolué en changeant de continent, soit, mais il est injuste d'oublier sous les milliers de kilomètres, les dix années passées. Injuste ou pas, l'exercice de tri est trop difficile, ceux qui sont restés le feront eux-même en interrogeant leur propre évolution et en la soustrayant de la nôtre.

Implication

Quitter son pays, dans de bonnes conditions, a des petits airs de départ en vacances. Sur place, tout est nouveau, tout est beau. On sait pourtant, d'expérience africaine vécue, que l'état de grâce ne dure qu'un temps. On l'apprécie donc, on le savoure et tout reste ainsi longtemps tout nouveau, tout beau.

Et cette nouveauté constante a de faux airs de théâtre, de décors, de « pour de faux ». Puisque ça n'est pas sérieux, que ça n'est pas alourdi des contraintes acceptées depuis si longtemps, que ça n'est pas réservé à d'autres, on se lance. Pour voir, par curiosité, non pas en dilettante, mais sans gravité.

En dix ans, on peut ainsi co-fonder un parti politique écologique en étant entré par curiosité et s'en trouver un des dirigeants pendant cinq ans ; co-fonder et administrer une coalition de partis, syndicats, groupes environnementaux, pour réussir à faire reculer le gouvernement ; initier un mouvement anti-guerre au lendemain du 11 septembre 2001 ; participer activement à de nombreuses mobilisations sur divers sujets importants ; co-écrire et éditer un livre offrant un projet de société concret et inspirant pour son nouveau pays et bâtir les structures permettant sa réalisation...

Et pour le travail, c'est similaire : se lancer à son compte le plus naturellement du monde, que ce soit pour du service informatique, du Web, de l'accessibilité ou encore de la massothérapie ou de l'harmonisation énergétique ; co-fonder une association promouvant les standards du Web ; s'associer avec ses partenaires pour créer une shop de Web ; co-fonder une coopérative de solidarité pour l'accessibilité afin d'en faire une référence nationale et au-delà.

Aurait-on fait tout de ceci sans bouger? Peut-être... ou peut-être pas et certainement pas dans tous ces domaines, alourdi des regards du passé, des préjugés, du poids social... Sans doute la « jeune » Amérique du Nord se prête-t-elle mieux à l'exercice que la « vieille » Europe ; sans doute les freins, les barrières, les frottements sont-ils respectivement moins serrés, plus basses et moins forts de ce côté de l'Atlantique et permettent plus facilement de faire le saut si on n'est pas déjà un battant, un entrepreneur-né. Mais tout comme il est plus facile d'acheter la rue de la paix au Monopoly qu'en vrai, il est sans doute plus facile de « jouer à la vie » dans un nouveau décor que de la vivre dans celui qui nous a vus naître.

Rencontres

L'immigré est une forme particulière de voyageur. Loin du touriste qui « fait » le Québec pour s'en souvenir à la rentrée. Loin aussi de l'expatrié qui survole du haut de sa passerelle, les yeux rivés sur la destination suivante et la marque de la laisse hiérarchique et monétaire au cou qui l'entraîne s'il désirait rester. L'immigré marche et rêve. Rêve de mieux, rêve de s'intégrer, rêve de faire sa place, rêve de participer à son nouveau monde, rêve de rapporter à son ancien ce qu'il y a conquis.

Mais personne ne l'attend, quand il n'est pas tout simplement le malvenu. Alors, son élan vers l'autre le pousse vers ses semblables, chez qui il retrouve ses propres questions et auprès de qui il obtient ou partage les réponses dont il a besoin. Et dans un pays de forte immigration, la rencontre se fait avec beaucoup d'autres immigrés, d'origines diverses, de parcours divers, mais qui tous partagent ce rêve de mouvement et de progrès.

Alors pas besoin d'évoquer l'histoire des centaines de fois millénaire de l'homme, cet éternel migrant, pour se sentir proche de tous les immigrés du monde, proche de leurs histoires, de leurs combats, de leur rêves et aussi proche de ce qu'ils apportent, du fécond renouvellement. Et de ressentir avec colère la mesquinerie de ceux qui exploitent la faiblesse de leur situation pour en faire du capital politique et la lâcheté de ceux qui soutiennent ces exploiteurs.

Famille

Parce qu'il faut voyager léger, parce que tout n'est pas déplaçable, on part sans emporter sa famille au complet. Et même si on la garde dans ses souvenirs, ses contacts et ses retrouvailles, on en crée une nouvelle sur place. À la différence de celle d'origine, qui est structurée de longue date, cette nouvelle famille se construit d'éléments disparates, seuls aussi, et apparaît avec ses rites, nouveaux aussi pour remplacer ceux qui n'ont pas voyagé.

On réinvente alors une convivialité familiale qui n'en porte pas le nom, mais qui tient le même rôle. On réinvente les formes, souvent copiées de telle ou telle origine, on se les approprie et on crée des souvenirs de jeunesse « familiaux » pour les enfants.

Nouvelle famille en Mauricie C'est dans cette famille que circule le spectre du retour ou pire, celui du désir impossible de retour. On est parti seul ou à deux. On a vécu la découverte, les déceptions, les espoirs entretenus, la nostalgie de la culture ou de l'autre famille, mais pas toujours à la même vitesse, pas toujours avec les mêmes conclusions. Et sur les enfants ce déchirement n'a pas de prise. C'est un spectre pour celui qui n'entend pas retourner, un spectre qui le fait douter. Pour celui qu'il hante, c'est une déchirure. En arrivant, on évite soigneusement de croiser l'immigrant qui est en habité, de peur d'être saisi à son tour. Plus tard, on le plaint sincèrement.

Sens

Mais tout fait sens. Les actions, les engagements, les choix, les risques, les rencontres sont tous habités d'un sens. Les succès d'aujourd'hui sont plus souvent le fruit de constructions, des suites d'autres succès ou d'échecs antérieurs. Certes l'âge, l'expérience doivent y avoir une large part mais il semble que pour trouver un sens à ses actions, il faut tout de même avoir pris des risques, avoir relancé les dés et c'est bien ce qui caractérise ce genre de changement continental.

Enfants

Zoé, Marion et Margot Et quand on est né quelques années ou mois, avant ou après le changement, qu'en dire? Puisqu'on ne peut se souvenir et comparer, on peut répondre à la question de la signification d'avoir deux nationalités, deux cultures, deux accents, deux lieux de retrouvailles. C'est tout d'abord cool pour exercer un métier là où c'est le plus intéressant, pour en cas de guerre se trouver un refuge(!). On est plus libre et on peut plus voyager en avion.

Et des désavantages? Pas trop, on peut se faire moquer pour son accent ou certains goûts. Mais si l'aînée se sent d'abord française, la cadette se sent uniquement canadienne et la benjamine s'en moque.

Voilà, à quelques heures de nos dix ans de Québec, j'écris dehors, la nuit tombée dans la douceur de la veillée de la St-Jean, dans mon petit jardin, devant mon petit potager dont les écureuils boulottent les fraises, sous un ciel étoilé serein. Il y a dix ans, exactement, nous nous levions fébriles pour partir à l'aéroport...