Staline, tout le monde « connaît », il sert d'argument repoussoir bien pratique qui ne demande pas d'explication, principalement pour dénigrer a priori toute idée de gauche ou apparentée, écologiste par exemple. Moi-même, qui m'intéresse pourtant beaucoup à l'histoire du 20e siècle, je me suis vite rendu compte que je ne connaissais rien du bonhomme au-delà des jugements hâtifs ou ignorants.

Le pouvoir

Et la lecture achevée, j'ai découvert non pas un personnage, car il n'a pas laissé beaucoup de traces de sa vie personnelle, mais un système poussé à son extrême : la conquête et la maîtrise du pouvoir. La vie de Staline, au-delà de la jeunesse, de l'enfance difficile, de l'engagement militant de communiste géorgien, est une incarnation du pouvoir, absolu, pour lui-même, hors de toute idéologie.

D'une certaine manière, l'essence fondamentale du stalinisme n'a rien à voir avec le communisme, mais relèverait plutôt d'un « pouvoirisme »... Mon propos n'est certainement pas de séparer un Staline imparfait parce qu'humain d'un communisme parfait sous forme de pure idée, mais j'ai été frappé de voir à quel point il incarnait la notion de pouvoir.

Cette question du pouvoir transcende les époques et tout au long de ma lecture, j'étais constamment frappé par les analogies avec certains dirigeants modernes comme Sarkozy. Même si l'idéologie – de bords même opposés – est très présente dans le mouvement, le parti ou les supports de ces hommes de pouvoir, on voit bien dans ces cas que la conquête et le contrôle du pouvoir s'alimentent d'eux-mêmes. Il y a même des tics de langage, des effets de dialectique communs, comme l'utilisation de mots simples et de questions dans lesquels on emprisonne son interlocuteur.

S'il y a de réelles différences entre une dictature et une démocratie, il ne faut pas oublier les ressemblances quand il s'agit du pouvoir. La dictature a besoin de la force brute pour installer la peur qui justifie les petits arrangements pour se maintenir hors de toute alternance. La démocratie possède des outils bien plus doux et plus efficaces, comme la télévision et toute la pratique de la fabrication du consentement, si bien expliquée par Noam Chomsky et Normand Baillargeon.

Dans 1984, de Georges Orwell, le Parti intérieur pousse le bouchon encore plus loin, se présentant sous la forme d'un groupe détenant le pouvoir, non pas sur la base d'une caste, d'une race, d'un peuple ou d'une idéologie, mais uniquement pour le pouvoir en lui-même. Et s'il s'agit bien sûr d'une caricature, il n'y pas de caricature sans modèle. D'ailleurs Orwell avait été un des rares intellectuels occidentaux à ne pas applaudir aux premiers procès staliniens de 1937.

Cette question du pouvoir et les sacrifices démocratiques que nous vivons et acceptons pour son maintien me semblent constituer un des fondements des problèmes de notre époque,mais c'est un autre sujet sur lequel je travaille dans une réponse au journal de Winston que celui-ci tient en cachette dans 1984...

Le tueur de communistes

Force est de constater que l'un des plus grands tueurs de communistes ès-qualités, est bien Joseph Staline. L'abattage est phénoménal et se pratique presque mécaniquement, par cercles concentriques.

Dans un premier temps, il était question de faire taire les ennemis extérieurs de la révolution, pendant et après la guerre civile, puis les ennemis intérieurs, les différences, les dissidences ou les concurrents, obstacles à la course au pouvoir. Par la suite, la mécanique de terreur, créant des responsables dotés de trop grands pouvoirs, mangeait ses propres enfants.

Les cercles les plus éloignés du pouvoir sont soumis à un prélèvement à l'aveugle, alimenté par des dénonciations opportunes. L'économie des goulags nécessite toujours plus de main d'œuvre, jetable, pour concrétiser le projets pharaoniques et les « preuves » du succès de la Révolution. En s'avançant vers le centre, les cercles imbriqués subissent à leur tour l'arbitraire jusqu'aux plus proches de Staline. Ils deviennent soit trop puissants, soit les témoins gênants de tant de crimes et pourraient nuire par leur témoignage sous une forme ou une autre, et sont donc liquidés. Et chaque année, le congrès du Parti communiste voit apparaître de nouvelles têtes qui, tremblantes, vont acclamer le « camarade Staline ». Et l'année suivante, une incroyable proportion de ces responsables locaux aura disparu et sera remplacée par des nouveaux, acclamant toujours plus fort... Entre 1935 et 1941, Staline aura ainsi « fait massacrer les neuf dixièmes de ses collaborateurs. »

La machine fonctionne toute seule, amorcée par la cruauté de Staline, mais répondant ensuite à sa paranoïa, alimentée par les raisons objectives que le dictateur peut avoir de se faire renverser par ses proches devenant toujours plus puissants par cette politique d'élimination interne.

La vacance du pouvoir personnel

Un autre aspect que j'ai trouvé marquant sur la vie de Staline, concerne sa situation aux premiers jours de l'attaque allemande de juin 1941. On se souvient que les deux états totalitaires, l'Allemagne nazie de Hitler et l'URSS de Staline avaient signé en 1939 un hypocrite pacte de non-agression, non moins hypocritement dénoncé par les démocraties occidentales et qui avait déchiré les communistes européens, notamment ceux luttant contre les fascistes en Allemagne.

Staline, faisant confiance à son intuition, contre tous les signaux, rapports, preuves de tous bords que pouvaient lui apporter ses services, ceux des Anglais et même l'ambassadeur allemand von des Schulenburg, anti-nazi, était persuadé qu'Hitler ne commettrait jamais l'erreur d'ouvrir un nouveau front contre lui avant d'avoir fini le conflit à l'ouest contre l'Angleterre, la France ayant cédé depuis un an.

Jusqu'au dernier moment, et même après, il a solidement refusé d'accepter que les Allemands nourrissaient concrètement l'ambition d'attaquer l'URSS pour la détruire et y installer des états sous contrôle nazi. Certains officiers généraux avaient même tenté de mobiliser ou de mettre en alerte l'Armée rouge en première ligne au dernier moment, mais leurs ordres avaient été annulés par Staline lui-même alors que l'attaque était imminente !

Mis devant le fait accompli de la terrible agression de la Wehrmacht, Staline disparu littéralement du 22 juin au 3 juillet. Très probablement mortifié par l'erreur stratégique commise, humilié au plus haut point par Hitler, par les jugements de ses subalternes, il se terra chez lui pendant onze jours, complètement saoul, ne recevant personne.

L'URSS s'est alors trouvée privée de chef à un des moments les plus cruciaux de son existence. Le plus impressionnant et le plus dramatique, c'est qu'au moment où le tyran n'était plus que l'ombre d'un homme, une épave détruite, incapable de se présenter devant ses subalternes, au moment où il aurait été si facile de s'en emparer pour l'abattre, l'enfermer, le remplacer, au moment donc où il était le plus faible, le pays avait d'urgence besoin d'un chef et il n'était pas question de se priver du seul qu'il avait. Rentrer dans un processus de changement de tête aurait été travailler pour les Allemands.

C'est donc ironiquement quand il a été le plus faible que l'URSS a eu le plus besoin de son chef Staline. Au bout de ses onze jours de vacance totale du pouvoir, il s'était repris et prononçait un discours rassembleur, évoquant les ressorts profonds du nationalisme russe de la Sainte-Russie, appelant le souvenir de l'histoire des conquêtes précédentes tentées contre la Russie. Et quatre ans plus tard, son pouvoir s'était renforcé et il bénéficiait du soutien qu'on accorde aux vainqueurs, quels qu'ils soient et quelles que soient leurs méthodes. Il n'était plus possible de le chasser...

Staline jeune militant communiste géorgien