Rêve éveillé

Écrire le manque d’envie, sans l'envie de le faire. Sans aucune envie de l’écrire. Je le fais. Sans envie. Pourtant j’ai envie d’en avoir envie. Je le fais. Sans envie, mais je le fais quand même. C’est bien ça qui compte, non ? Comme un automate les yeux rivés sur mon clavier sans même regarder l’écran. L’écran blanc, brillant, seule lumière dans l'obscurité de cette nuit.

Main sur un clavier.

Ne surtout pas s’arrêter. Écrire donc comme un automate. Pas trop vite, ralentir, mais ne pas s’arrêter, ralentir pour s’assurer de ne pas s'arrêter. Ralentir pour ne pas courir et, débordé, devoir s’arrêter, suffoquant ou haletant, les mots pris dans la gorge, pris dans les doigts, puis sur le papier — comme on dit, car il n’y a évidemment plus de papier. Il n’y a qu’un écran, trou de lumière isolé dans la nuit. Il n’y a que cette lumière, se reflétant sur le clavier et les deux mains qui y courent.

Dans cette nuit, il n’y a qu’un regard et il se limite au clavier. Que regarde-t-il ? Il ne voit que les touches de la partie centrale entre les deux mains et se borne à vérifier machinalement que les touches frappées soient à peu près celles visées. Pour les autres, cachées par les mains, il ne vérifie rien. Tout au plus la pulpe du bout des doigts saura par habitude que la touche aura été atteinte à peu près en son milieu, sans en accrocher un bord, sans en frapper deux ensemble. Et le correcteur orthographique rajoutera sa cacophonie de sens à l’ensemble, en croyant bien faire.

Il fait nuit. Tout est noir autour, même le silence est noir. Il n’y a aucun bruit, ni dedans, ni dehors… Un dimanche soir de mai à Montréal, en plein quartier Côte des Neiges, mais aussi en pleine pandémie de coronavirus, dans le froid d’un hiver qui n'en finit pas de rester pour nous aider à nous confiner chacun chez soi, chacun dans ses pensées, chacun devant ses écrans.

J'écris parce que je viens d’écouter quelques minutes d’un balado lisant quelques lignes de Clair de femme, de Romain Gary, un de mes livres préférés, parce que j’ai passé la soirée devant deux vieux films des années 70, de mes années de jeunesse, du monde d’avant, de la normalité d’une époque, La guerre des polices, avec Claude Brasseur, Claude Rich et Marlène Jobert, et Le mors aux dents, avec Michel Galabru, Nicole Garcia et Jacques Dutronc. Seul dans mes souvenirs, seul dans cette nostalgie, la mienne au moins. Ces lignes et ces récits me parlent et me disent : « À ton tour. »

— À quoi bon, la vanité de tout m'a repris depuis hier. À quoi bon, qui se soucie de ce qu’on peut écrire, faire, dire ?
— Le monde est triste, fais-le rire.
— Je le respecte trop pour me permettre de le déranger.
— C’est idiot en fait. Il ne mérite pas tant de respect, pas tant de prévention, pas tant de peur de le déranger. Au contraire, il pourrait même aimer ça.
— Qu’on le dérange ? Mais moi, je ne veux pas le déranger...
— T’as peur ?
— Ben…
— Peur de manquer ton coup ?

Ça y est, j'entends des voix, c’est Romain Gary qui me parle, pendant qu’on y est. « Peut-être… Ou Émile… »

— Je ne crois pas, je ne le connais pas, lui.
— Parce que moi, tu me connais ?
— Un peu, je crois, pas tant que ça, en fait, mais...
— Mais ?
— Mais je sais, et depuis longtemps, que vous écrivez pour moi.
— Pour toi ?
— Ça peut paraître présomptueux, mais ça me saute aux yeux : vous écrivez pour moi, en sachant que je vais vous lire, pour me montrer le monde, pour m’aider à regarder la vie, voire l’aimer, pour me passer un message.
— Qui sait ?
— Ah, vous ne le niez pas, alors ?
— Et ça vous a pris quand ?
— Pris quand quoi ?
— Depuis quand pensez-vous que j'écris pour vous ?
— Sans doute L’Affaire homme, en tout cas, c'est dans ce livre que ça m’est apparu évident, mais ça a pu commencer dans Les racines du ciel. Mais vous allez me prendre pour un fou ou, pire encore, pour un présomptueux.
— Pas de risque.
— Pas de risque ? Alors c’est vrai ?
— Je ne dis pas ça. Je dis simplement : pas de risque de te prendre pour un fou parce que tu penses que j'écris pour toi, en tout cas pas plus fou pour ça.
— Pour quoi, alors ?
— N’es-tu pas en train de dialoguer avec moi ?
— Oui, je vous vois venir.
— S'il y a des degrés de folie, le fait que j’ai écrit pour toi n'est pas vraiment ce qui te fera passer pour fou.
— Donc c’est vrai.
— En partie. Et tu le sais, c’est ce qui t'a plu chez moi : je parle à l’Homme, de l’Homme, l’Universel, qu’il soit femme, homme ou même couple.
— C’est vrai.
— Et c’est ce qui te donne envie d’écrire à ton tour.
— Peut-être, mais ça ne démarre pas vraiment.
— Et pourtant, que fais-tu, là, en cet instant ? Ce dialogue existerait-il autrement ? Et qu’est-ce qui l’a déclenché ?
— Vrai. Merci Romain.
— Et ton projet ?
— Lequel ?
— La suite de la lettre.
— Vous êtes au courant ?
— C’est toi qui écris le dialogue, certes, mais puisque j’y tiens un rôle, je suis aussi capable de l'habiter, même en le découvrant au fur et à mesure. As-tu avancé ? De quoi s’agit-il ?
— Il y a des années, après avoir lu La lettre à l’éléphant, j’avais conçu l’idée d'y répondre, de vous répondre, par écrit, avec des années de décalage, des décennies de retard, comme un dialogue à travers les temps entre l’Homme et la Nature, le petit homme tombé de sa machine et l’animal sauvage confiné dans sa marge, toujours plus réduite.
— Confiné ? Mot intéressant pour parler de marge.
— Oui, mot à la mode aujourd'hui, pour parler de notre condition humaine, après l'avoir fait vivre à la nature sauvage, toujours plus confinée dans cette marge qui se réduit toujours, celle que défendait Morel. Déjà à l’époque de ma lecture, il y avait de la matière pour répondre à l’éléphant, voir ce qui avait changé, ce qui avait empiré et les prises de conscience écologiques ou sociales qui pouvaient faire espérer un mieux.
— Et aujourd’hui ?
— Aujourd’hui, c’est sans doute bien pire, mais on est encore capable d’écrire.
— Qu’attends-tu ?
— Rien. Merci.

mai 2020

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