De retour de Québec, j'avais suivi pendant trois heures dans le bus sur Twitter (#ggi et #manifencours) les mouvements du début de soirée dans les deux villes et j'ai décidé d'aller rejoindre celle de Montréal dés mon arrivée vers 23 h 30. Le temps que j'arrive, la manifestation s'était éloignée vers l'ouest et quand je l'ai enfin rattrapée, elle venait juste d'être déclarée illégale par a police.

Une manifestation illégale nocturne après 14 semaines de grève étudiante et surtout l'annonce par les boutefeux du gouvernement libéral du passage en force d'une loi spéciale, à quoi cela pouvait-il ressembler? J'ai mieux emballé mon ordinateur dans mon sac, allégé mes poches, planqué mon canif, sorti de mon portefeuille un billet de banque pour une autre poche et je me suis approché.

Je n'étais ni là pour provoquer, ni pour me faire attraper dans un mouvement de foule mais pour mieux comprendre mon époque et les jours charnières que nous vivons au Québec. Voici ce que j'y ai vu et entendu, j'ai même enregistré quelques moments chauds.

Manif illégale

Tout d'abord, quand la manifestation a été déclarée illégale, vers minuit trente, nous étions au coin de Ste-Catherine et Dummond, les manifestants sont remontés vers le nord avec des slogans pour rester groupés, suivi par les policiers casqués, sans bouclier ni masque. Dans les rues autour, des colonnes de voitures et mini-bus de police attendaient d'intervenir. Quelques grenades ont été tirées.

Puis les manifestants se sont divisés en petits groupes, le plus souvent pacifistes, chantant ou clamant quelques slogans classiques comme « Police partout, justice nulle part ».

Le quartier étant assez vivant, il n'était pas surprenant de trouver ces groupes de jeunes discutant sur beaucoup de sujets, souvent politiques ou sociaux. Bref, la tournure générale me semblait à la fois calme et chaotique, car j'ignorais si le gros de manifestation était encore entier ni où il avait disparu.

Mais ce soir-là les policiers semblaient chercher la bagarre et je les ai vu à de nombreuses reprises provoquer les groupes de jeunes sur les trottoirs. Une petite troupe de policiers était en vélo et se déplaçait rapidement en fonçant sur un groupe pour l'impressionner et lui intimer l'ordre de se disperser avec de solides arguments comme « Taisez-vous, arrêtez de parler de Charest, les rouges! ». Le groupe se dispersait ou répondait. Dans ce dernier cas, le ton montait et les policiers jouaient les durs en provoquant toujours plus.

À d'autres moments, les provocations partaient des manifestants qui criaient « Cochons ! » au passage des flics en vélo à un carrefour. Ceux-ci se retournaient immédiatement vers le groupe pour identifier le fauteur de trouble. Immédiatement, de l'autre coin du carrefour, un autre manifestant répétait « Cochon » forçant les cyclistes à se retourner vivement et ainsi de suite. Rapidement, les policiers se regroupaient et, fonçant dans le tas, se saisissaient d'un ou deux manifestants. Les cris augmentaient, les slogans aussi, comme le grec « Flics, porcs, assassins ! » (Batsi, gouronia, dolofoni !). Quelques coups, une tentative de retenir le camarade attrapé, les renforts de police arrivaient sirène hurlante et on embarquait le manifestant... 122 arrestations dans cette nuit.

Ensuite, le camion à haut-parleurs grillagés venait répéter sa ritournelle « La manifestation est illégale. Vous devez vous disperser et marcher sur les trottoirs. Ceux qui marchent dans le rue seront arrêtés. Vous ne devez pas rester aux coins des rues. Ceux qui restent seront arrêtés... »

On a relaté qu'ailleurs, un policier avait insulté deux manifestantes en les traitant de laides et de lesbiennes...

Bref, j'ai été assez étonné de voir cet acharnement continu des policiers et il n'y avait vraiment pas d'un côté un désordre et de l'autre un ordre, mais plutôt une présence provocation bon enfant des jeunes encore présents.

Depuis cette soirée, la loi honteuse a été passée en force, elles est complètement ridicule et à part les petits soldats-députés du parti libéral qui l'ont votée sans le moindre geste de retenue et le conseil du patronat qui est toujours partant pour une société à la botte pour faire tourner ses entreprises, tout le Québec est partagé entre l'horreur rétrograde et fasciste du texte et la franche rigolade sur l'application de certains articles.

Depuis cette soirée, assez classique, trois autres manifestations de nuit illégales se sont déroulées. Celle de ce soir, samedi 19 mai, est déclarée « illégale mais tolérée » par la police de Montréal... Amusant. Une marque de bonne volonté de la part de la police, certes, mais aussi une sacrée confusion des genres, dans l'esprit de cette loi 78 qui permet au gouvernement et à la police de jouer le rôle de la justice, bafouant la classique et fondamentale règle de partage des pouvoirs en démocratie.