Crier sur les sourds : un art ?
Par Vincent François le samedi 23 mai 2009, 10:31 - Actions - Lien permanent
Toute personne un peu consciente de l'époque que nous vivons, découvre tout d'abord l'état réel de nos rapports sociaux, la réalité derrière les mensonges et les croyances bien admises et surtout, l'apathie généralisée face à cet état de chose. Pour moi, l'exemple vécu le plus hurlant est représenté par les attentats du 11 septembre 2001, mais les crises économique et écologique actuelles en sont aussi de magnifiques exemples. On est alors tenté par deux voies : crier pour aider au réveil ou se taire et accepter.
Crier, c'est déranger et ceux qui ont choisi le confort de l'ignorance sauront prendre prétexte de ce dérangement pour rester endormis, voire même pour faire porter sur le messager la culpabilité du message. En revanche, accepter après avoir compris, c'est le plus terrible, car c'est trahir ceux qui résistent encore, consciemment : c'est trahir aussi les valeurs qui nous font nous tenir droits et dignes, pas facile non plus.
« Moi aussi, je m'adapte et je n'en suis pas fière ; toujours passer outre, toujours accepter, à la fin ça veut dire trahir. »
– Simone de Beauvoir, Les Mandarins
Jorge Semprun dans L'écriture ou la vie, pose le problème dés sa sortie du camp de Buchenwald en avril 1945 : « Voudra-t-on écouter nos histoires, même si elles sont bien racontées ? ». Il propose alors la solution de l'art : transformer le témoignage en œuvre, qui le sortira de la réalité comptable et permettra de délivrer le message.
Ça demande un certain talent – « un Dostoïevsky », s'écrit même Semprun ! – car on passe ainsi d'un travail de journaliste, documentaliste ou historien à un autre, plus complet et bien plus difficile. Et puis ce n'est pas exempt d'écueils nouveaux : la fiction qui trahit la vérité qu'on veut faire passer, la tentation de la manipulation par l'émotion... Mais l'enjeu en vaut certainement la chandelle.
En préface de Ruy Blas, Victor Hugo divise, pour simplifier, le public en trois catégories : la foule, les femmes et les penseurs, dans le but de caricaturer trois familles d'intérêt pour le théâtre dramatique : l'action, l'émotion et la morale. Et donc, comme auteur à la recherche d'un public, il vise à satisfaire ces trois intérêts non exclusifs mais bien différents. Sans y ressembler, cette vision appuie ou explicite la démarche de Jorge Semprun même si celle-ci constitue chez lui un choix très personnel lié à une situation particulière de vie revenue de la mort, et non comme une technique pour bâtir un public.
Toujours est-il que ces deux regards me semblent converger, respectivement 171 et 64 ans plus tard, pour nous aider à continuer à porter une parole, comme un relais.
Commentaires
jadoooooooooore ce blog :)