Donc pour moi, puisque c'est essentiellement l'observation de la société et la remise en cause des mensonges qui constituaient mon fonds de croyances, il est très important de trouver et de dire le vrai. Les idées se doivent d'être solides, démontrables, partageables. En outre, la réflexion est un exercice rare et utile pour faire avancer la société donc d'autant plus précieux.

Mais la vérité s'avère toujours complexe et difficilement recevable par tous en même temps, pour quantité de raisons : la subjectivité, les connaissances préalables, les idéologies, la disponibilité à la remise en cause sans oublier simplement la maladresse à l'exprimer et à la partager.

Si on accepte la relativité de cette vérité – en restant même au niveau de vérités concrètes et vérifiables, loin des grands principes – alors on on accepte la différence de points de vue et donc la différence des conséquences qui en découlent avec toutes les misères qui les accompagnent. On le voit aujourd'hui avec la crise écologique : relativiser l'enjeu climatique, c'est accepter le point de vue négationniste et accepter ses conséquences criminelles sur les populations.

Alors, vaut-il mieux entrer dans la mêlée ? S'il est impossible de partir d'une même vérité avec l'autre, faut-il plutôt considérer que l'enjeu n'est plus de convaincre et de bâtir ensemble une vue commune, mais simplement de faire prévaloir son propre point de vue ?

Au risque, pour des motifs d'« efficacité », de mettre de côté sa propre vérité et d'utiliser les tactiques de la dialectique, les sophismes, la manipulation, etc. mais « pour la bonne cause » donc parfaitement excusable.

Au risque enfin d'amoindrir objectivement sa propre vérité, de la dénaturer, comme la torture pour le défenseur des droits de l'homme ou la peine de mort pour juger le présumé « terroriste ». Au risque finalement de justifier la « vérité » de l'autre puisque dans ce cas, seuls comptent les points obtenus sur le terrain de l'affrontement et non plus sur celui des idées.

Évidemment, c'est un mélange des deux qui se développe nécessairement et il n'y a pas de choix parfaitement tranché entre ces deux approches. Quelque soit le niveau de « pureté » de l'intention, à partir du moment où on construit une simple phrase pour dire un fait, le choix même de sa forme, l'intonation qu'on lui donne, le contexte de son élocution procèdent déjà de la tactique. Et chez le plus pourri des sophistes, il y a tout de même une valeur, au minimum celle de défendre son bout de gras et celui de ses proches.

Pourtant ce n'est pas le même esprit qui nous anime suivant qu'il s'agit de comprendre le monde et diffuser cette compréhension pour la partager et la travailler, ou agir concrètement afin que triomphent nos valeurs, plus ou moins indépendamment des gens qui en bénéficieront ou en souffriront.

Aujourd'hui, alors que le monde tel que nous le connaissons est en train de se disloquer sous nos yeux, la question me semble cruciale. Faut-il mettre la priorité à convaincre les gens capables de réflexion sur les choix de société suicidaires ? Ou faut-il les mettre de côté et remodeler le monde qui fond en considérant que certains rattraperont le train en marche et les autres seront abandonnés en route à leur incapacité à évoluer.

Si la première option porte le risque de s'enfermer dans une tour d'ivoire de pureté jamais assouvie puisque la réalité est de toute manière imparfaite, la seconde est exactement celle choisie par les démolisseurs actuels, ceux qui nous précipitent dans un chaos par le productivisme, la sur-consommation, la guerre, la négation du réchauffement climatique ; idem pour son corollaire révolutionnaire qui vise à produire un homme nouveau, non merci.

Qu'en pensez-vous ?