Mes outils de pensée, que j'ai forgés ou empruntés au cours des années s'appuient sur trois principes qui permettent justement d'aller « au-delà » des réponses toutes faites qui nous évitent de réfléchir et de remettre en cause le monde dans lequel nous pataugeons :

  • les états ont des intérêts et pas d'états d'âme,
  • les acteurs politiques agissent plutôt rationnellement,
  • le travail des média consiste autant à désinformer qu'à informer.

Fort de ces principes, il me semble que l'attaque de la bande de Gaza par Tsahal puisse se lire à différents niveaux de lectures. J'en dénombre en fait 5 :

« 2000 ans que ça dure »

Le premier niveau d'explication consiste à dire que « ça fait 2000 ans que ça dure » et qu'on y peut rien, que « ces gens-là » se battent comme par nature. C'est niais et faux. C'est se contenter des prétentions bibliques pour étayer une politique coloniale, sans même parler de l'invention du peuple juif, voire utiliser des arguments racistes. On peut se passer de ce niveau.

La riposte, « famille pour oeil, tête pour dent »

Le second niveau, c'est d'expliquer doctement qu'Israël est agressé sans raison par les Palestiniens et qu'il riposte à juste titre. L'étude de la suite de renoncements palestiniens lors des processus dits « de paix », du blocus de Gaza depuis 2006, de la trêve, voire des documents du Ministère des Affaires Étrangères israélien en montrent bien l'inanité. Israël, en plus de maintenir un embargo sur la bande de Gaza a bel et bien rompu la trêve en novembre dernier. De plus, d'après le journal israélien Ha’aretz, le ministre de la Défense Barak avait planifié cette offensive avant même le début de cette trêve.

Et c'est sans compter la disproportion entre les victimes des tirs de roquettes du Hamas et celles de cette « riposte » : 8 morts en 7 ans contre un millier en quelques semaines, chiffre qui augmente plus vite que je n'écris ce billet...

Une « bonne leçon »

Un troisième niveau de lecture, pas encore très politique, mais au moins symbolique, c'est la thèse de la « bonne leçon » que le gendarme israélien servirait au délinquant palestinien. En gros, la « pression » sur les civils conduirait ceux-ci à rejeter le Hamas, qu'ils ont pourtant élu démocratiquement.

Les gens qui défendent ce point de vue oublient qu'il s'agit très exactement d'une des définitions du terrorisme. Mais ils ignorent que ce genre de pratique n'a jamais fonctionné et ne fonctionnera certainement pas sur des populations pauvres et désespérées qui n'ont plus rien à perdre. Bien au contraire, le Hamas, quelles que soient les pertes qu'il peut subir, sortira encore plus légitimé de ce nouveau combat.

Le démantèlement du Hamas

Le quatrième niveau de lecture consiste à justifier l'agression israélienne en lui fixant comme but de guerre le démantèlement du Hamas.

Le Hamas est un mouvement politique et social de résistance, élu par les Palestiniens notamment pour cette capacité à résister et à donner un espoir aux Palestiniens mais aussi par sa présence concrète auprès de la population : police, éducation, alimentation. Bref, ce mouvement porte les espoirs populaires et est très présent dans la vie quotidienne.

Le démanteler consiste donc à viser plus que des combattants sous-équipés, mais aussi des bâtiments gouvernementaux, des postes de police, des émetteurs de télévision et de radio, des hôpitaux, des écoles, des centrales de production d'énergie, en plus des 60 parlementaires et ministres enlevés en 2006 et toujours en prison en Israël.

Au-delà du problème moral que constitue le fait de s'en prendre à des cibles civiles, dans la « prison à ciel ouvert » qu'est Gaza, enfermée dans un blocus depuis 2006, ce niveau de lecture pourrait sembler suffisant. Il me semble pourtant gravement incomplet car qui va remplacer le Hamas? Peut-on imaginer un seul instant que la population humiliée et massacrée de Gaza acceptera des dirigeants qui seraient installés suite à une victoire d'Israël sur le Hamas? Peut-on croire que les successeurs de ce Hamas élu et détruit conserveraient le moindre soutien populaire sauf à devenir à leur tour plus extrémistes, plus vengeurs?

Si le but de guerre est d'arrêter de craindre une violence palestinienne née de l'humiliation, comment une humiliation plus grande peut-elle l'atteindre? Et si ce but n'est pas atteint? C'est une stratégie perdante dans les deux cas.

Au-delà des massacres

Alors, il y a peut-être un cinquième niveau de lecture, même s'il est plus hypothétique. Ce n'est pas parce que les niveaux inférieurs sont faibles que le suivant est nécessairement lumineux et seuls les faits feront la part de sa justesse et de son absurdité. Mais ce niveau offre des réponses aux principes exprimés plus haut, en refusant l'idée qu'Israël ait pu choisir de s'engager pour des raisons irrationnelles et sans réel espoir de gain.

L'idée résumée est de démolir, avant de la céder, la bande de Gaza à l'Égypte et la Cisjordanie à la Jordanie. Elle est envisagée par J.R. Bolton dans le Washington Post. Elle s'accorde avec le fait qu'Israël a peur de la paix et que frapper les Palestiniens est devenu une sorte de démonstration pré-électorale pour s'assurer du soutien des petits partis religieux et des colons. Si le Hamas est prêt pour la solution à deux états – celle de 1948 – si le Hamas est donc prêt pour une reconnaissance formelle d'Israël, cela risque de priver les dirigeants de bouc émissaire à combattre.

Cette idée s'accorde aussi avec les plans de réorganisation du Proche Orient de l'administration Bush et avec la « nécessité » historique que la guerre suive la crise économique, pour en masquer les responsabilités et en relativiser les conséquences. Mais Obama? L'espoir que suscite son élection devrait faire taire les craintes d'une continuation de la politique étatsunienne? Au vu de la continuité dans les nominations de son équipe de gouvernement, cela reste à voir. Et son silence jusqu'à maintenant sur cette agression n'augure rien de particulièrement réjouissant, bien qu'il puisse encore être mis sur le compte d'une volonté légitime de ne pas faire parler les États-Unis à deux voix.

Un axe Égypte-Israël-Jordanie-Irak, sur le dos des Palestiniens, constituerait ainsi une avancée anti-iranienne pour la suite. Quoiqu'il en soit, il reste difficile d'expliquer cette volonté meurtrière, partagée de part et d'autres – mais dont les résultats et les humiliation sont si disproportionnées – d'autant plus que critiquer la politique d'Israël est bien entendu faire preuve d'anti-sémitisme... Espérons que ce petit billet, au risque justement d'être accusé de maux graves et déplacés, aidera, si ce n'est à comprendre les vrais buts, au moins à classer les faibles explications données.

Qu'en pensez-vous?

Dernière minute : Israël annonce un cessez-le-feu en continuant d'occuper la bande de Gaza. Selon Ehoud Olmert, premier ministre israélien, il a atteint tous ses objectifs à Gaza, « et même au-delà ». La parole officielle oscille donc aujourd'hui entre la bonne leçon et le démantèlement. Et que vaut le cesse-le-feu d'un envahisseur qui reste sur place?