« entre un immeuble en pierre de taille et un de ces oiseaux mortels que nous sommes, les rapports ne peuvent être que de force, et de force inégale. La férocité de l'argent est plus péremptoire dans l'immobilier qu'ailleurs : ou l'on possède ou l'on reste près de la porte. »

En pleine crise économique, née du délire malade des subprimes, c'est de la jubilante lecture d'actualité...

Être fortuné élève automatiquement l'élu à une reconnaissance, à une acceptation, et ce dans tous les domaines :

« C'était la première fois, depuis que je le connaissais, que Valance me faisait une allusion polissonne et je compris que, outre la respectabilité et l'intérêt, ma réussite financière m'avait donné auprès de ce cercle une virilité nouvelle. (..) une masculinité acquise et qui m'arrogeait le droit, voire le devoir, de jeter autour de moi et sur leurs propres femmes des regards concupiscents. »

Ce regard du riche vers le pauvre-qui-devient riche est admirablement présenté et constitue une critique qui oublie même les questions d'injustice sociale.

Un autre aspect très plaisant de cette laisse, c'est le regard masculin que porte le héros sur les sentiments féminins. Il met une distance désabusée face à la séduction et à ses pièges et le balancement entre cette distance et les moments de complicité s'amplifie jusqu'à la fin, tragique. D'ailleurs cette fin est reçue comme une claque à la face du lecteur qui s'est bien amusé de tout au fil des pages : les riches et leur bassesse, sa femme et son égoïsme, le jeu, l'argent et la mesquinerie qu'il propose, la désinvolture du Vincent. On a bien ri, on en a encore les larmes aux yeux, on a été complice comme des potaches, puis on se fait sèchement engueuler par la vie.

Cette fin rappelle d'ailleurs celle de « Bonjour tristesse » par la brutalité de ce rappel à l'ordre.

Pour finir, « la Laisse » offre aussi une apologie du jeu :

« Si les heures passent très vite à Longchamp, les années n'y entrent pas; on y vieillit de trois ans pendant une course. Mais on n'y prend plus une ride, ensuite, pendant quinze ans. De toute manière les rides que l'on y recueille sont celles de l'excitation, de l'énervement, du désappointement, de l'enthousiasme et de l'exultation; mais ce ne sont pas des rides sérieuses; en tout cas pas celles, dévastatrices et déshonorantes de l'ennui. ».

Quelques pépites :

« Elle avait, comme bien des femmes, le travers de dire d'une voix écoeurée : "Mais tu ne penses donc qu'à ça!" lorsqu'on songeait au plaisir avant elle, ou "Tu ne m'aimes donc plus?" d'une voix désincarnée lorsque c'était le contraire. » p.10

« Laurence avait pris cet air distrait et doux qu'ont les femmes quand on leur parle des hommes qui les ont aimées, ces hommes qu'elles ont punis alors parce qu'elles ne leur rendait pas leur amour – punis sévèrement, même – et à qui elles n'ont pas montré jadis le dixième de la douceur qu'elles affichent vingt ans plus tard en invoquant leur souvenir. » p.63

« Je ne sais pourquoi, les gens les plus importants – et les moins importants – signent leurs chèques comme si leur stylo était brûlant, comme si mettre quelque lenteur à signer était un symptôme d'obscurantisme ou d'illettrisme total. » p.79

« J'imaginais avec exultation Laurence rouge vif dans son tailleur rose vif, le caissier rouquin en face et le banquier en chef arrivant mauve de confusion, bref un camaïeu subtil de fureur et de dignité. » p.80

« Laurence (..) était intelligente, mais sans esprit, dépensière sans générosité, belle sans charme, dévouée sans bonté, agitée sans entrain, envieuse sans désir. Elle était médisante sans haine, fière sans orgueil, familière sans chaleur, susceptible sans vulnérabilité. Elle était puérile sans enfance, plaintive sans abandon, bien habillée sans élégance, et furieuse sans colère. Elle était directe sans loyauté, craintive sans angoisse, bref passionnée sans amour. » p.121

« – Enfin... je vous considère comme un fils...
Ce qui étais très habile du point de vue mondain mais abominable d'un point de vue paternel. » p. 135

« Je tombais sur le septuor de Beethoven qui me lava l'esprit de tout et me laissa à la fin vulnérable, adolescent, au bord des larmes. J'avais eu tort d'écouter cette musique, elle contenait tout ce qu'on voudrait connaître de l'amour : une douceur attentive, une gaieté passionnée, la tendresse surtout, et cette inflexible confiance; tout ce que l'on avait jamais eu et dont on aurait jamais que des leurres, des simulacres, le plus souvent confectionnés péniblement par nous-mêmes, le plus souvent aussi à contre-temps. Cet amour-là, dont on ne pouvait prétendre avoir une grande expérience que dans la mesure où on y avait cru plus longtemps, où on en avait plus souffert, où on y avait apporté plus de confiance et de vulnérabilité que l'autre; cet amour enfin, qu'il était si honteux de n'avoir pas éprouvé et si désespérant de n'avoir pas provoqué. L'amour, quoi... » p.151

Les numéros de page font référence à l'édition Presses Pocket Julliard, 1989.

Le prochain dans moins d'un mois, moins d'un an!